Fil RSS du site

Abonnez-vous à la lettre d’information de Koulouba
 

   
Contactez la rédaction
ACCUEIL | LE PRESIDENT

fontsizedown
fontsizeup
envoyer l'article par mail title=


Discours de Son Excellence Monsieur Amadou Toumani TOURE, Président de la République, Chef de l’Etat, à la Conférence sur la Culture de la Paix à l’UNESCO (Paris, le 29 mai 2009)

   

Monsieur le Président de la Conférence Générale,

Monsieur le Président du Conseil Exécutif,

Monsieur le Directeur Général de l’UNESCO,

Monsieur le Président du Groupe Africain,

Excellence, Mesdames, Messieurs les Ambassadeurs,

Distingués Invités,

Mesdames, Messieurs,

Je voudrais vous remercier, cher ami, Professeur Koichiro MATSURA, pour votre invitation qui me donne l’occasion de prendre part à la Semaine Africaine, que vous célébrez chaque année. Je mesure aussi l’honneur que vous me faites d’animer, dans ce haut lieu du savoir, cette conférence sur le thème : Culture de la paix, l’expérience malienne de la gestion consensuelle du pouvoir de 2002 à 2007 et de la crise qui a secoué une partie du Nord-Mali à partir de mai 2006 .

Je rappelle qu’après mon élection en 2002, j’ai proposé à la classe politique malienne une gestion consensuelle du pouvoir dont la philosophie essentielle tient en cette formule : Gouverner ensemble dans le respect de nos différences  ». La singularité de cette expérience résidait dans le fait qu’elle ne découlait d’aucune crise post-électorale. C’était une démarche consciente et volontaire sur la nécessité d’une mise en commun des efforts des forces politiques, sociales et associatives pour le développement du Mali.

Au demeurant, je pense être resté fidèle à la même démarche que pendant la Transition démocratique (entre mars 1991 et Juin 1992) dont l’exemplarité tenait à la diversité de la composition du Comité de Transition pour le Salut du Peuple, avec la présence des représentants du Mouvement Démocratique et des Forces Armées et de Sécurité.

J’y ajouterai les enseignements que j’ai tirés des différentes missions de médiation que j’ai effectuées en Afrique, précisément en République Centrafricaine, en République Démocratique du Congo, au Rwanda et au Burundi. Tout ou presque a été dit sur ces différents conflits ; mais je retiens, pour ma part, que l’enjeu du pouvoir a été toujours un élément déterminant des contradictions politiques.

En ce qui me concerne, et s’agissant du Mali, j’ai souhaité que le pouvoir soit plus un facteur de cohésion que de division ; et cela dans le respect de toutes les libertés fondamentales.

Que faut-il entendre par Consensus Politique ?

Il convient de souligner que le Consensus Politique ne signifie pas unanimisme encore moins monolithisme. Le consensus implique la notion de Compromis plutôt qu’une opinion adoptée à l’unanimité ; il ne signifie pas forcément que tout le monde est satisfait du résultat, mais suggère plutôt que tout le monde juge le résultat acceptable et que la majorité soit satisfaite.

Une telle démarche relève de la volonté de renforcer le processus de démocratisation entamé dans des Etats comme le nôtre, qui ont assisté, depuis plus de 20 ans, à la destruction de leur système de légitimation sociale par les politiques d’austérité dans tous les domaines de la vie socio-économique.

En effet, l’Etat en Afrique, sorti affaibli des politiques d’ajustement structurel, subira, sous peu, les conséquences de la crise financière actuelle, toutes choses qui le privent d’une grande partie de sa capacité de redistribution en faveur des couches sociales défavorisées.

Dans ces conditions, le risque d’épuisement des processus démocratiques, faute de dimensions sociales, doit retenir toute l’attention des décideurs. Aussi, des dirigeants africains au pouvoir, bien avant notre expérience au Mali, ont-ils pris la mesure du danger d’une telle évolution dès la fin des années 90, et ont tenté d’y faire face en procédant à la formation des gouvernements dits de large ouverture ou de majorité présidentielle incluant les partis politiques les plus représentatifs de leurs oppositions.

Le consensus politique au Mali, est nous semble-t-il, une tentative avancée dans la construction de ce nouveau système politique en devenir en Afrique : les larges coalitions gouvernementales. L’expérience malienne a regroupé l’essentiel des forces politiques autour de la vision d’un Président de la République qui n’a pas de parti politique.

Il ne fait aucun doute que la formation de larges coalitions politiques opérationnelles, dans l’exercice du pouvoir, constitue un remède à l’érosion accélérée des capacités politiques de l’État. Le consensus a eu aussi la vertu de sortir le Mali des oppositions crypto-personnelles, pour citer l’illustre homme d’Etat sénégalais, Léopold Sédar SENGHOR.

Le consensus politique est encore une promesse et un espoir sur la possibilité de repenser la politique en Afrique pour la mettre au service de la paix. Au Mali, le consensus politique a conforté les bases de la réconciliation entre les composantes significatives de la classe politique et les Institutions de la République, d’une part, et entre les hommes politiques eux-mêmes, d’autre part.

Mesdames, Messieurs,

Une crise qui a secoué le Mali sous le régime du consensus politique a été l’attaque le 23 mai 2006 du Camp militaire de Kidal, dans le Nord du Mali, par un groupe armé, qui se fera connaître plus tard sous le nom de Alliance du 23 mai pour le changement.

Ce recours aux armes par une partie très minoritaire de la communauté touarègue représentait un défi pour le soldat de formation que j’ai été, pour le Président de la République que je suis, mais aussi pour le médiateur qui est intervenu dans la résolution de nombreux conflits en Afrique.

En effet, ils étaient nombreux à s’interroger sur l’attitude que je pouvais avoir face à une telle crise, après avoir prôné la modération et la retenue sur tous les théâtres de conflits.

Aux premières heures de la mutinerie, il m’est apparu important de rechercher un nouveau consensus national sur la compréhension et la gestion de cette crise ; de la même manière, que nous avons pu le réaliser dans la conduite de notre système politique dès 2002.

Je dois vous avouer que cette volonté a mis beaucoup de temps à se réaliser car les conflits sont, par essence, un catalyseur de passions et de sentiments extrémistes.

La situation est encore plus difficile dans le cas d’une crise interne qui divise les enfants d’un même pays.

Nous nous sommes donc attachés à favoriser une vision partagée de la nature de la crise, en insistant sur sa dimension tout à fait minoritaire au sein de la communauté touarègue.

Dans une adresse à la Nation, dans la ville de Dièma, dans la Région de Kayes, où j’étais en visite, au moment du déclenchement des hostilités, j’ai mis en exergue la diversité du Mali, qui est également sa richesse. Il fallait éviter tout amalgame pouvant nuire à la cohabitation et au brassage entre les communautés nationales.

Le dessein caché de ceux qui ont décidé de prendre les armes n’était-il pas de provoquer une fracture entre le Nord et le Sud ? Nous tenions à affirmer sans équivoque que le peuple malien est à la fois blanc et noir. Le consensus national souhaité devait aussi se faire sur l’engagement à trouver une solution pacifique à la crise.

Il s’agissait là d’un pari difficile au regard des ressentiments d’une large majorité de nos compatriotes, mais d’une voie obligée pour mettre le Mali à l’abri d’un conflit dont le peuple tout entier serait le seul perdant.

Cette option pacifiste de gestion de la mutinerie s’est appuyée, en plus, sur le dialogue constant avec les Institutions de la République, sur une forte implication des populations du Nord :

- Elus,
- Chefs traditionnels,
- Société civile et,
- Personnes-ressources.

Nous avons ainsi pu mettre en confiance nos frères et sœurs du Nord, de la Région de Kidal en particulier, et contribué à isoler davantage ceux qui avaient pris les armes.

Ce consensus national et les moyens pour résoudre la crise ont été exposés au Corps diplomatique accrédité au Mali. Dans le même esprit d’ouverture, le Mali a placé sa confiance en l’Algérie comme pays facilitateur et sous l’égide duquel un accord, l’Accord d’Alger, a été signé le 04 juillet 2006 entre le Gouvernement et l’Alliance du 23 Mai pour le Changement.

Je veux, ici, porter témoignage de l’implication personnelle de Son Excellence le Président Abdelaziz BOUTEFLIKA, pour aider le Mali à retrouver le chemin de la paix. Notre pays exprime sa reconnaissance au Guide Mouammar KADHAFI pour l’engagement humanitaire de la Libye à nos côtés.

L’Appui de ces deux pays frères avait pour nous une valeur symbolique ; il nous conforte dans la conviction que les problèmes de sécurité et de développement dans la Bande Sahélo-saharienne sont communs à tous les pays dont une partie du territoire se trouve dans cette Zone et leur solution ne pourra être que collective.

Le trafic de cigarettes, d’armes et de munitions, la traite des humains avec les réseaux criminels d’immigration clandestine, la présence de Salafistes, sont autant de menaces transfrontalières. L’économie de la drogue, qui a déstructuré les sociétés situées dans le Sahara, bouleversé les hiérarchies sociales et favorisé l’émergence de milices armées, est un danger encore plus redoutable.

Pour toutes ces raisons, le Mali, en accord avec les pays concernés, a lancé l’initiative d’une Conférence Sahélo-saharienne sur la Paix et le Développement . Cette rencontre, qui a déjà été précédée d’une réunion des Ministres des Affaires Etrangères et de la Sécurité, se penchera sur des thèmes comme :

- la coopération dans la lutte contre les trafics en tous genres et la gestion de la Bande Saharienne,
- la promotion d’un développement local pour offrir aux populations et surtout aux jeunes des opportunités d’emploi et d’épanouissement…

Mesdames, Messieurs,

Le tableau que je viens de vous dresser reflète les grandes lignes de la méthode de gestion de la crise consécutive à la mutinerie du 23 mai 2006. Et pour une juste compréhension du résultat auquel nous sommes parvenus, deux points importants sont à retenir. La volonté de rechercher une solution politique à la crise doit s’adosser à une capacité de réponse militaire crédible. C’est la combinaison intelligente des deux qui permet de faire face à un conflit de basse intensité en veillant à ce qu’il ne dégénère pas en conflit ouvert.

Enfin, deux facteurs essentiels du succès demeurent le niveau d’engagement personnel du Chef de l’Etat dans la gestion de la crise et la contribution de chaque acteur à la solution.

Mesdames, Messieurs,

En conclusion, l’enseignement majeur de l’expérience de la gestion consensuelle du pouvoir et du règlement de la dernière crise du Nord-Mali, pourrait se résumer en ces mots : en démocratie, le fait majoritaire suffit pour gouverner, mais l’ouverture à d’autres forces politiques renforce les bases du système politique dans nos pays.

S’agissant des conflits, le fait militaire peut apporter des solutions de court terme, mais la mobilisation des Institutions, des forces politiques, des réseaux sociaux et communautaires, la concertation avec les voisins sont un gage irremplaçable de paix plus durable.

Je tiens à renouveler mes félicitations à l’UNESCO et à son Directeur Général, pour cette belle tradition de la Semaine Africaine à laquelle le Mali se réjouit d’avoir été invité à partager, à travers le vécu, ces quelques réflexions sur la Culture de la Paix.

Je vous remercie de votre très aimable attention !

 
© Equipe de Développement du Site de Koulouba - 2009